Johannes Brahms (1833-1897)
Neues Liebesliederwalzer Op.65
Traductions: Pierre Mathé
1
Verzicht’, o Herz, auf Rettung,
Dich wagend in der Liebe Meer!
Denn tausend Nachen schwimmen
Zertrümmert am Gestad’ umher!
Ô cœur, renonce à tout sauvetage
Si tu t’aventures sur les eaux de l’amour !
Car mille nacelles fracassées
Flottent sur leur rivage !
2
Finstere Schatten der Nacht,
Wogen- und Wirbelgefahr!
Sind wohl, die da gelind
rasten auf sicherem Lande,
euch zu begreifen im Stande?
Das ist der nur allein,
welcher auf wilder See
stürmischer Öde treibt,
Meilenentfernt vom Strande.
Sombres ombres de la nuit
Dangers de vagues et tourbillons !
Ceux qui paisiblement
Restent sur la terre ferme
Sont-ils en mesure de vous comprendre ?
Ceux-là seuls le sont
Qui sur la mer sauvage
Naviguent dans la solitude,
À des milles de la côte.
3
An jeder Hand die Finger
hatt’ ich bedeckt mit Ringen,
die mir geschenkt mein Bruder
in seinem Liebessinn.
Und einen nach dem andern
gab ich dem schönen,
aber unwürdigen Jüngling hin.
À chaque main mes doigts
Étaient couverts d’anneaux
Que m’avait offerts mon frère
Avec tendresse.
Et les uns après les autres,
Je les ai donnés à ce bel,
Mais indigne, adolescent.
4
Ihr schwarzen Augen, ihr dürft nur winken;
Paläste fallen und Städte sinken.
Wie sollte steh’n in solchem Strauß
mein Herz, von Karten das schwache Haus?
Yeux noirs, vous n’avez qu’à cligner ;
Les palais s’écroulent et les villes sombrent.
Comment dans son château de cartes
Mon cœur pourrait-il résister à un tel assaut ?
5
Wahre, wahre deinen Sohn,
Nachbarin, vor Wehe,
weil ich ihn mit schwarzem Aug’
zu bezaubern gehe.
O wie brennt das Auge mir,
das zu Zünden fordert!
Flammet ihm die Seele nicht —
deine Hütte lodert.
Protège, protège ton fils,
Du malheur, voisine,
Car avec mes yeux noirs,
Je vais l’ensorceler.
Ô, comme mes yeux brûlent
Et veulent l’allumer !
Si son âme ne s’enflamme,
Ta chaumière s’embrase.
6
Rosen steckt mir an die Mutter,
weil ich gar so trübe bin.
Sie hat recht, die Rose sinket,
so wie ich, entblättert hin.
Ma mère m’épingle une rose sur la poitrine
Car je suis si troublée.
Elle a raison, la rose penche
Comme moi, effeuillée.
7
Vom Gebirge Well auf Well
kommen Regengüsse,
und ich gäbe dir so gern
hunderttausend Küsse.
Vague après vague, les flots de la pluie
Dévalent de la montagne,
Et je te donnerais volontiers
Cent mille baisers.
8
Weiche Gräser im Revier,
schöne, stille Plätzchen!
O, wie linde ruht es hier
sich mit einem Schätzchen!
Une aire à l’herbe molle,
Beaux et tranquilles petits coins !
Ô comme il est doux de se reposer ici
Avec une petite amie !
9
Nagen am Herzen fühl ich ein Gift mir.
Kann sich ein Mädchen,
ohne zu fröhnen zärtlichem Hang,
fassen ein ganzes wonneberaubtes Leben entlang?
Je sens un poison me miner le cœur.
Une jeune fille peut-elle,
Sans nourrir un tendre penchant,
Mener une vie entière privée de bonheur ?
10
Ich kose süß mit der und der
und werde still und kranke,
denn ewig, ewig kehrt zu dir,
o Nonna, mein Gedanke!
Je flirte gentiment avec telle ou telle
Et je deviens malade et silencieux,
Car éternellement, éternellement, mes pensées
Ô Nonna, reviennent vers toi !
11
Alles, alles in den Wind
sagst du mir, du Schmeichler!
Alle samt verloren sind
deine Müh’n, du Heuchler!
Einem andern Fang’ zu lieb
stelle deine Falle!
Denn du bist ein loser Dieb,
denn du buhlst um alle!
Tout est perdu dans le vent,
Tout ce que tu m’as dit, flatteur !
Tout aussi perdus
Tes efforts, hypocrite !
Installe ton piège
Pour aimer une autre prise !
Car tu es un voleur effronté
Car tu les courtises toutes !
12
Schwarzer Wald, dein Schatten ist so düster!
Armes Herz, dein Leiden ist so drückend!
Was dir einzig wert, es steht vor Augen;
ewig untersagt ist Huldvereinung.
Noire forêt, ton ombre est si obscure !
Pauvre cœur, ta peine est si oppressante !
La seule chose qui compte pour toi est devant tes yeux ;
La grâce d’une union t’est à jamais interdite.
13
Nein, Geliebter, setze dich
mir so nahe nicht!
Starre nicht so brünstiglich
mir ins Angesicht!
Wie es auch im Busen brennt,
dämpfe deinen Trieb,
daß es nicht die Welt erkennt,
wie wir uns so lieb.
Non, mon amour,
Ne t’assieds pas si près de moi !
Ne regarde pas mon visage
Avec tant de chaleur !
Quand ta poitrine s’embrase,
Calme tes pulsions,
Que le monde ne voie pas
Combien nous nous aimons.
14
Flammenauge, dunkles Haar,
Knabe wonnig und verwogen,
Kummer ist durch dich hinein
in mein armes Herz gezogen!
Kann in Eis der Sonne Brand,
sich in Nacht der Tag verkehren?
Kann die heisse Menschenbrust
atmen ohne Glutbegehren?
Ist die Flur so voller Licht,
daß die Blum’ im Dunkel stehe?
Ist die Welt so voller Lust,
daß das Herz in Qual vergehe?
Yeux de braise, cheveux noirs
Ravissant et hardi garçon,
Par toi le chagrin est entré
Dans mon pauvre cœur !
Le feu du soleil peut-il devenir glace,
Le jour se changer en nuit ?
La brûlante poitrine d’un homme
Respirer sans embraser le désir ?
Les prairies sont-elles si pleines de lumière
Pour que les fleurs se dressent dans le noir ?
Le monde est-il si plein de plaisir
Pour que le cœur se meure de tourments ?
15
Nun, ihr Musen, genug! Vergebens strebt ihr zu schildern,
Wie sich Jammer und Glück wechseln in liebender Brust.
Heilen könnet die Wunden ihr nicht, die Amor geschlagen;
Aber Linderung kommt einzig, ihr Guten, von euch.
Vous les muses, assez, maintenant ! Vous essayez en vain de décrire
Comment misère et bonheur alternent dans un cœur amoureux.
Vous ne pouvez pas guérir les blessures infligées par Amour,
Mais l’apaisement vient seul, de vous, vous, si bonnes.
6 et 7 juin 2026 église Saint-Rémy Dieppe
direction Frédéric Rouillon
piano à quatre mains Nicolaï Maslenko, Anne-Céline Barrère
Lorsque Johannes Brahms s’installe à Vienne en 1862, la capitale autrichienne est imprégnée de la tradition de la valse qui fait danser toute l’Europe. Compositeur profondément attaché à la tradition, Brahms s’inspire de cet univers populaire pour créer une œuvre singulière : les Liebesliederwalzer.
Écrites entre 1868 et 1874 pour piano à quatre mains et quatuor vocal, ces miniatures musicales mettent en musique de courts poèmes d’inspiration populaire réunis par le poète Georg Friedrich Daumer dans son recueil Polydora.
Dans ces valses chantées, Brahms déploie une étonnante palette de sentiments : amour naissant, joie de la danse, nostalgie, jalousie ou douce mélancolie.
La musique oscille constamment entre l’intimité du salon et l’élégance de la valse viennoise, mêlant raffinement harmonique et charme immédiat.
La dernière pièce du cycle, Zum Schluss, sur un poème de Goethe, tient lieu d’épilogue. Brahms y abandonne la légèreté de la danse pour une écriture plus contrapuntique et méditative : une sorte d’adieu poétique où l’art apparaît comme le seul apaisement possible aux blessures de l’amour.